Les deux demeures de George Sand

Le Magasin Pittoresque, 68e année, 1901

 

Le onze août dernier et les quinze septembres, en deux points du Berry, on a fêté George Sand comme elle eût désiré l’être en pleins champs. George Sand est le « grand homme du Berry. » On en a gardé, dans toute une région, le souvenir ému et respectueux. Elle est, dans la campagne, l’aïeule bienveillante dont la bonté fut légendaire. On ignore la pauvre petite aventure qui fournit la matière de tant de chroniques trop parisiennes, il y a deux ou trois ans. On dirait qu’on a plus de plaisir, en notre temps, à montrer les défauts des gens et leurs erreurs, fussent-elles passagères, qu’à chercher à faire connaître l’œuvre bienfaisante d’un écrivain. Il est bien plus aisé d’écrire une médiocre amplification sur une anecdote passionnelle que de se documenter suffisamment pour écrire une étude un peu juste et originale sur des livres qui ne se trouvent plus à portée de la main dans les bibliothèques. J’aime mieux la façon de juger des paysans berrichons eux aussi ignorent les romans de, George Sand, mais ils ne s’en vantent pas et ils ne songent qu’aux qualités exquises de leur patronne laïque. Le jour viendra où, éliminant les scories qui font la joie malsaine des badauds, une nouvelle génération saura découvrir le vrai caractère et le réel génie de l’auteur des  « romans champêtres » Car avant tout George Sand avait l’âme rustique. A un moment, elle se fut romancier, par nécessité, mais elle fut toujours, par goût, herboriste et géologue. Son cabinet de travail, où je suis allé m’asseoir un moment, ces jours-ci, en l’aimable compagnie de M. Maurice Sand et d’une de ses filles, montre clairement les deux préoccupations dominantes de l’esprit de la « bonne dame ». D’un côté, la bibliothèque, simple et méthodique ; de l’autre, sur de larges rayons, les herbiers, surmontés d’une longue étagère pour les collections minéralogiques. Par la fenêtre, elle apercevait les cèdres de son parc, le peuplier pleureur et toutes les cimes du petit bois de chênes dont le sol est un tapis ininterrompu de pervenches. Au-delà, la route de la Châtre à Châteauroux, où vont se jeter tous les chemins et les sentiers qui s’en viennent de Saint Chartier, de Verneuil, de Montipouret, de Neuvy, de Mers, de Briantes, de Tranzault, d’Angibault, etc…, c’est-à-dire de tous les coins qu’aimait à peindre George Sand et où vécurent les héros de la Petite Fadette, de la Mare au diable, de François le Champi, du Moulin d’Angibault, des Maîtres Sonneurs et, aussi, des Beaux Messieurs de Bois Doré.

Nohant, où vécut toute sa vie George Sand, est devenu le but d’un véritable pèlerinage. Il ne se passe pas de jour sans qu’on vienne sonner à la grille, sur la place de la petite église. Une cour de gros gravier grinçant et nous voici sur le seuil. Un grand vestibule d’une fraîcheur réconfortante, puis c’est la vaste et haute salle à manger avec son perron sur le jardin, enfin le salon dont les murs vous attirent tout de suite. Voici le maréchal de Saxe, voici Maurice Dupin, voici Aurore Dudevant, voici Maurice et Solange et voici les enfants. On a de l’ennui à quitter des yeux tous ces êtres beaux et nobles, dont le cœur et l’esprit ont trouvé leur complète manifestation en cette Aurore Dupin, baronne Dudevant, qui devint George Sand.

C’est, ensuite, la visite au petit théâtre et aux célèbres marionnettes. Puis le tour traditionnel dans le parc, à la tour de George Sand, où une légende, qu’il convient de rectifier, veut qu’elle ait écrit la plupart de ses romans. Elle écrivait dans sa chambre et dans son cabinet. Enfin on tire à soi une grosse porte pratiquée dans un mur du jardin potager et l’on se découvre devant la tombe de ceux dont on vient d’admirer les jeunes et brillantes silhouettes. Au milieu, toute en pierre noire et rude, c’est la tombe de George Sand. Elle eut, ce mois-ci, de fraiches couronnes. Nohant, commandant à la Vallée Noire, était la demeure habituelle. C’est là qu’on vient de célébrer la grande absente.

Un train spécial amena de La Châtre, capitale du « pays de George Sand et qui possède sa statue de marbre blanc, jusqu’à la modeste gare de Nohant-Vicq, les pieux pèlerins qui, presque tous, étaient allés, le mois précédent, à Gargilesse.

 

 

 

Gargilesse est un petit-village où George Sand aimait à aller se baigner en pleine nature. baigner est le mot exact. Tout auprès du bourg, entre d’énormes rochers arrondis posés là, dirait-on, en prévision du désir d’une grande amie à venir, à un coude de la Creuse, l’eau si vive en amont et en aval, se calme en large bassin, profond et silencieux. George Sand, de grand matin, avec pour seuls compagnons les martins pêcheurs vert et or et les demoiselles bleues, venait se plonger dans l’eau froide. Le coin a gardé le nom de bain ou de baignoire de George Sand. De toutes parts, les coteaux s’élèvent vert sombre et gris d’argent, faits de petits chênes et de roches que le soleil grille. N’a pas qui veut pareille baignoire !

Mais l’auteur de Lélia, de Valentine, de Jacques, de Mauprat, du Marquis de Villemer avait chaque année le réel besoin d’un rafraîchissement général. La fièvre de son imagination, le grand labeur parisien la plongeaient dans un état anormal, presque factice, presque maladif. Delatouche, son compatriote et son premier maître en littérature, ne suffisait pas à calmer, par ses sentences, cette vigueur et ces nerfs. Nohant même, le calme Nohant, derrière le rideau de ses grands arbres, n’arrivait pas à la guérir complètement. Alors, pour rentrer en elle-même, en sa droite nature, elle avait recours à Gargilesse. « Mme Dudevant faisait atteler son cabriolet pour courir les chemins, l’œil toujours au guet de nouveaux paysages, hélant d’un Bonjour, l’ami le fermier dont on croise la carriole, tirant sur les guides pour s’arrêter en face d’un guéret où courent des perdrix, esquissant un grand geste romantique à la vue d’un jeune garçon qui aiguillonne les bœufs sous l’œil de son vieux père, souriant à la vue lointaine d’un toit qui fume, entrant dans les fermes pour manger du fromage et baiser à pleine bouche les joues chaudes des petits gars, conversant avec ses amis les meuniers et les laboureurs, frappant du manche de son fouet les reins écumeux du vieux cheval, riant d’un cahot profond qui la jette contre Silvain, se laissant entraîner dans la pensée du roman commencé, s’assoupissant un peu, ses larges paupières closes et la tête blottie au fond de la capote, et se réveillant tout-à-coup, en quête d’autres gens, d’autres bêtes et d’autres paysages »[1].

Elle allait ainsi de Nohant vers Gargilesse, par la vallée de la Bouzanne.

Le chemin de fer n’arrive pas encore à Gargilesse il vous laisse à Argenton, c’est-à-dire à une heure et demie du village. Mais qui regretterait cette heure et demie le long de la route admirable qui traverse Badecon et Le Pin ? On quitte à peine la vallée de la Creuse, merveilleusement variée ! De minute en minute, tout le paysage change d’aspect, comme par magie. C’est, tout au fond, entre deux coteaux sauvages, des marches rocheuses que dégringole en chantant la bonne rivière; l’instant d’après, c’est une large nappe d’eau qui porte un bac rustique et majestueux avec deux paysannes à coiffes blanches et les rochers d’alentour se sont mués en petits chênes vert tendre, en fougères, en somptueux tapis de thym ; puis c’est l’apparition éclatante d’une colline rose et mauve de bruyères serrées comme un grand troupeau, sous la garde bienveillante de genêts d’or ; enfin, grimpé sur un roc à pic, un village surgit, dans sa crâne témérité, dominé par son vieux cloche rustique. Par un détour, on y arrive, on le dépasse et on dévale vers la Gargilesse, ruisseau affluent de la Creuse, mais dont les coteaux sont aussi somptueux que ceux de la grande rivière elle-même. Le grondement de la Creuse se perd dans l’éloignement, et c’est, maintenant, le petit murmure intime, les babillages enfantins, de cailloux en cailloux, du ruisselet aimé de George Sand. Gargilesse, c’est un village et c’est une rivière comme un jeune époux dont les bras entourent la taille fraîche de sa douce épousée, la Gargilesse, embrasse du filet clair de ses eaux heureuses maisons du hameau. Et le hameau de se mirer dans les yeux timides et fuyants de la rivière.

Nous voici dans les rues calmes du bourg il n’a guère changé depuis vingt ans, et on a les impressions qu’avait George Sand lorsqu’elle y revenait « Sur les bancs des seuils les paysans saluent en riant des yeux. Les vieilles échelles, le dos courbé, s’appuient aux lucarnes des- toits. Auprès de la maison du charron, il y a des roues de voitures et des colliers peints en bleu. Une vieille arrête son rouet et regarde, la main en l’air, passer le cabriolet de Mme Dudevant »[2].

Dans son roman de Laura et surtout dans ce délicieux petit livre intitulé Promenade autour d’un village, George Sand décrit avec amour Gargilesse et ses somptueux environs. Elle y habitait une maison achetée par son ami « Amyntas », « bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles et ornée d’un perron à sept marches brutes » les dépendances n’étaient pas vastes, c’était: « une cour de quatre mètres carrés; un bout du ruisseau avec droit d’y bâtir sur une arche, plus, un talus de rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. » Mais c’était le Paradis du repos. Sans faire fi de l’Italie, patrie d’élection des artistes, elle revenait sans cesse à son coin de Berry, plein de « sites heureux où règnent les bénignes influences, la vie à bon marché, et le grand avantage d’être à proximité de ses devoirs et de ses affections ».

Chacun sait, en effet, que George Sand fut la meilleure des mères et la plus adorable des aïeules. « Aimer et plaindre ne se séparent pas, dit-elle dans une lettre au grand Flaubert. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée ». Toute sa vie et toute son œuvre tiennent dans cette remarque, humble et grande. Elle vécut pour les siens, pour les enfants des autres, pour les pauvres, pour les malades et la plupart de ses livres sont écrits pour les simples et pour les malheureux.

« Aimons-nous-en ce monde, écrit-elle au tome IV de L’Histoire de sa vie, aimons-nous en ce monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous assez saintement pour qu’il nous soit permis de nous retrouver sur tous les rivages de l’éternité avec l’ivresse d’une famille réunie après de longues pérégrinations ». C’est toujours la même préoccupation d’union, de secours, d’amour.

Relisez ses chefs-d’œuvre, ses quatre beaux romans champêtres ce sont les ouvrages qui resteront parce qu’ils sont plus près des petits, plus près de la ferre et qu’ils expriment sans contrainte ce qui remuait au fond du cœur de la « bonne dame de Nohant » comme l’appellent  encore les paysans d’alentour et aussi les Berrichons des villes, reconnaissants du rayon de gloire dont elle a éclairé les deux vallées du Bas-Berry, la vallée Noire, fertile et douce, où sommeille l’Indre, et la vallée, sauvage et tapageuse, où coule la Creuse.

Les fêtes organisées à Nohant et à Gargilesse, aux « deux demeures », étaient nécessaires. Elles eurent l’intimité qui convenait, malgré l’affluence. Seuls les rimeurs locaux, et surtout le bon poète Hugues Lapaire, dirent ou chantèrent des strophes et si M. le sénateur Forichon, premier président de la Cour d’appel de Paris, y prit la parole ce ne fut ni comme magistrat, ni comme politique, mais comme Berrichon berrichonnant.

Tout y fut simple, les poèmes et le déjeuner, surtout à Gargilesse là, ce fut une solennité tout-à-fait champêtre, mais le soleil avait été invité, et il dorait les rochers, faisait scintiller les petites cascades d’eau et luire les feuilles fraîches des ormes, des chênes et le tapis profond des prairies où paissaient sans émoi les grands bœufs, les moutons et les petits pourceaux roses à l’œil curieux.

C’est dans ces deux villages et dans leurs alentours que George Sand, combattant son imagination vagabonde, maintenait son génie dans la peinture de la réalité. « L’art aime et voit aujourd’hui tout ce qui est naïf ». « Nous aurons gagné à ces études de connaitre à fond un petit coin de ce monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. »

George Sand fut plus souvent vraie qu’on ne se l’imagine d’ordinaire. Seulement, elle savait choisir parmi les choses vraies et lorsqu’on a vu le pays de Gargilesse, on sourit à lire qu’elle venait s’y guérir de l’optimisme et de l’opéra-comique. Car Gargilesse est d’un romantisme merveilleux.

Quels que’ soient ces deux villages, les fêtes récentes vont attirer sur eux la foule de plus en plus nombreuse des excursionnistes, et ils s’écrieront, malgré eux, avec le grand écrivain « Belle.et bonne France, on ne te connaît pas ».

 

Jacques des GACHONS

 

 

[1] Pierre de Querlon

[2] Pierre de Querlon, dans la brochure dédiée à George Sand pour la fête de Gargilesse le 11 août 1091, à laquelle collaborèrent E. Hubert, J. des Gachons, J. Bouchard, A. Aubret.