Musset et Dumas Père

À propos du Centenaire d’Alfred de Musset, que l’on célébrait il y a quelques semaines, on a étudié de toutes les façons le poète des Nuits. Cependant, il est un de ses contemporains que l’on n’a pas songé à interroger, et quel contemporain ! Le roi des conteurs et le plus populaire de nos romanciers on a déjà compris qu’il s’agissait d’Alexandre Dumas père.

Nous avons en effet la bonne fortune de posséder un portrait de l’auteur de Rolla, tracé par l’auteur de Monte-Cristo, au moment même où le premier va devenir célèbre, c’est-à-dire au moment de l’apparition de ses Contes d’Espagne. Nous sommes au commencement de 1830. Alfred de Musset vient d’avoir dix-neuf ans.

Il est possédé de la fièvre romantique gagnée au contact de Victor Hugo chez lequel il fréquente avec un enthousiasme nuancé de respect. Il ne rêve que clairs de lune, « vallée désolée », « noir manoir » etc.

Pour ce qui est des noirs manoirs, Musset n’a qu’à rechercher dans ses souvenirs de famille, et à penser aux deux vieux castels qui impressionnèrent tant son enfance, l’un appartenant son oncle à la mode de Bretagne, le marquis de Musset-Cogners, l’autre à son oncle par alliance, Paul Rodrigue,

Quand Alfred de Musset fit la connaissance de ce second château, la Bonnaventure, aux environs de Vendôme, il avait douze ans. Et il fut si frappé par ses tourelles et ses grands arbres, qu’il fit le dessin que nous reproduisons. Ce très curieux document fut donné par un membre de la famille de Musset au curé du petit village de Mazengé – la Bonnaventure fait partie de cette commune – et il est maintenant entre les mains de M. l’Abbé Paul Calendini, directeur des Annales fléchoises, que nous remercions de sa très obligeante communication, ainsi, que la Sociélé des Mussettistes, qui nous a prêté son cliché.

Donc, pour en revenir à Musset, celui-ci était on des plus ardents champions du Romantisme, et, comme tel, il devait attirer l’attention de Dumas père dont on venait de jouer Henri III, et dont on allait jouer Christine.

C’est dans le salon de Charles Nodier, à l’Arsenal, que Dumas père vit pour la première fois Musset, âgé de dix-neuf ans, et voici ce qu’il écrit

« Vers dix heures, un jeune homme de taille ordinaire, mince, blond, avec des moustaches naissantes, de longs cheveux bouclés rejetés en touffe d’un côté de la tête, un habit vert très serré à la taille, entra, affectant une grande désinvolture de manières, qui il ‘était peut-être destinée qu’à cacher une timidité réelle. »

On peut rapprocher ces lignes de celles de Sainte Beuve.

« C’était un printemps, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Alfred de Musset n’avait pas dix-huit ans le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l’enfance, la narine enflée du souffre du désir, il le talon sonnant et l’œil au ciel. » Au portrait rapporté plus haut, Dumas ajoute « Le jeune homme portait un nom à peu près inconnu dans les lettres, et, pour la première fois, ce nom allait être livré à la publicité. »

Cette dernière remarque n’est pas tout à fait juste, car le père d’Alfred de Musset écrivait depuis longtemps, et il avait publié une excel1ente édition des œuvres de Rousseau.

Comme on le verra tout à l’heure, Dumas père et Musset purent vite fait de se connaître et de se lier, mais sans grande sympathie.

En effet, le bon Dumas, toujours si bienveillant et si amical à l’égard de tous, s’est montré plutôt amer dans les pages qu’il a consacrées à Musset.

On peut tout à la fois, dit-il en substance, aimer et admirer un homme, c’est ce qui m’arrive pour Béranger, Hugo ou Lamartine. C’est ce que j’aurais voulu faire pour Musset, et, malheureusement, je n’ai pu y arriver.

Et il conclut, avec une sévérité vraiment injuste

« Musset était un buisson d’épines, il rendait la piqûre pour la caresse. On ne peut pas aimer les gens malgré eux »

Néanmoins, l’auteur des Trois Mousquetaires et celui du Chandelier eurent de temps en temps de bonnes relations de camaraderie. Nous n’en voulons pour preuve que l’invitation que Dumas adressa à Alfred de Musset pour le fameux bal costumé, auquel il consacré, dans ses prestigieux Mémoires, quelques pages éblouissantes, qui débutent ingénument par cette phrase qui le peint tout entier:

« Un bal donné par moi nécessitait trois ou quatre cents invitations. »

Ce fut, d’ailleurs, une soirée unique.

Dix peintres illustres, parmi lesquels Delacroix et Barye s’emparèrent des murs.

Pour le souper, Dumas obtint l’autorisation d’aller chasser, avec ses amis, dans la forêt domaniale de la Ferté-Vidame « Ce sera beaucoup plus économique », déclarait-il avec conviction.

Enfin, le bal fait un bruit énorme les artistes non invités protestent désespérément et Dumas écrit que « beaucoup de femmes du monde en avaient fait autant. »

Le grand jour arrive on apporte un chevreuil rôti tout entier et dressé sur un plat d’argent trois cents bouteilles de Bordeaux chauffent trois cents bouteilles de Bourgogne rafraîchissent cinq cents bouteilles de Champagne se glacent.

Le Tout-Paris de l’époque est là souriant et déguisé. Alfred de Musset porte un costume de paillasse, et Paul de Musset est habillé en russe. Eugène Süe qui, d’après ‘Dumas, faisait partie du groupe des six hommes sérieux, avait dû revêtir un domino pistache.

Du côté des reines de théâtre, Déjazet était costumée en madame du Barry, et Mlle Georges en paysanne italienne.

Un intermède comico-macabre divertit fort Musset et ses amis.

Tissot, l’académicien, s’était déguisé en malade. Soudain, arrive le peintre Jadin, habillé en croquemort.

Jadin s’attache aux pas de Tissot, et, implacablement, lui répète d’une voix caverneuse « J’attends » »

Au bout d’une demi-heure, Tissot, à bout de forces, s’enfuit.

A propos de Musset et de Dumas, il faut rapporter une coïncidence curieuse.

Le jour où, pour la première fois, Sainte Beuve proposa à George Sand de lui présenter Musset qu’elle ne connaissait pas, Sand lui répondit Non, ne m’amenez pas Musset, il est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas. Amenez-moi plutôt ce brave Dumas.

Néanmoins, Alfred de Musset et Georges Sand se rencontrèrent quelques semaines plus tard. On connaît la liaison fameuse qui suivit. Et c’est peut-être là qu’il faut chercher la raison de la sévérité de Dumas père pour Musset. Alexandre Dumas fut, en effet, un fervent ami de Mme Sand, et, comme tous les contemporains qui se passionnèrent pour l’aventure de Venise, il croyait ne pouvoir être un sincère « sandiste », qu’à la condition d’être un « anti mussettiste » convaincu. Du reste il a formulé ainsi son avis

« Au lieu d’avoir un reproche à adresser à une femme, Alfred de Musset n’aurait-il pas eu un reproche à s’adresser à l’endroit d’une femme? Je crois que la question, posée ainsi, serait plus juste et plus vraie. »

Heureusement, la postérité a remis les choses au point, et l’on peut admirer a Elle et « Lui », sans avoir à choisir entre « Lui et Elle ». L’affection que Dumas avait pour Sand lui était bien rendue par celle-ci, qui aima beaucoup aussi Dumas fils.

Ce dernier fut, en effet, l’un de ceux à qui George Sand confia le soin de publier ses lettres à Alfred de Musset, lettres qui, d’ailleurs, ne devaient voir le jour qu’en 1896.

Dumas et Musset se rencontrèrent donc dans la vie, et un peu dans la littérature, car tous deux firent un Lorenyaccio celui de Dumas, sous le nom de Lorenzino, fut joué en 1842, et celui de Musset, adapté par Armand d’Artois, fut représenté en 1896.

Inutile de dire que les deux ouvrages diffèrent autant l’un de l’autre que leurs auteurs, autant qu’Aramis diffèrent de Fortunio!

Paul PELTIER

Le Magasin Pittoresque, 1911