René Bruneau « Les faits sont rarement fortuits. Ils sont le plus souvent la résultante des passions humaines, dans leur violence, leurs antagonismes. »

René Bruneau vient de sortir un roman qui traite de l’une des principales jacquerie de l’histoire de France, la Guerre des sabotiers. Au 17e siècle déjà, on se révoltait contre les taxes !

 

L’action de votre nouveau roman, « La Guerre des Sabotiers », se situe au 17ème siècle. D’abord, s’agit-il d’un épisode authentique ?

 

Oui, comme pour mes autres ouvrages, il s’agit d’une histoire forte, étonnante, et cependant peu connue, qui s’est déroulée dans mon terroir de prédilection, le Val de Loire au sens large, en l’occurrence la Sologne, avec des incursions en Beauce, dans le Vendômois, le Blésois et l’Orléanais. À Paris aussi, capitale oblige, mais également, plus à l’ouest, jusqu’aux ports de l’Atlantique et même au-delà. Une partie de l’action a pour cadre la Nouvelle-France, Québec et Ville-Marie, futur Montréal.

 

Et quelle est donc, en deux mots, cette histoire d’importance et cependant méconnue ?

 

Il s’agit d’une révolte des paysans solognots (qualifiés à Paris de sabotiers parce que chaussés de sabots), ce qui en soi n’a rien des très original, une jacquerie parmi bien d’autres pourrait-on dire. Sauf que celle-ci a été d’une ampleur considérable, qu’elle a tenu les forces du roi en échec pendant plusieurs mois, que les paysans ont assiégé une ville dans laquelle s’étaient enfermées les troupes royales. Le pouvoir a même dû envoyer sur place plusieurs régiments très aguerris pour écraser le soulèvement dans le sang.

 

Quelles étaient les causes de cette révolte ?

 

Comme à chaque fois, la faim, la misère. Et surtout l’injustice. La Sologne était une terre ingrate, que le moindre incident climatique réduisait immanquablement à la famine. Mais plus que la pénurie, ce furent l’iniquité et le cynisme de cette société de l’Ancien Régime qui, cette fois, provoquèrent la colère des paysans solognots, et notamment l’insupportable pression fiscale, avec surtout la gabelle, l’impôt sur le sel (à une époque où il est l’unique moyen de conservation), très impopulaire donc et dont – trente années de guerre ayant ruiné l’État – les montants atteignirent des sommets.

Pour contraindre malgré cela les villageois à payer l’impôt, les gabelous, armés, menaient dans les bourgs de véritables expéditions punitives d’une extrême violence. Comme si cela ne suffisait pas, le pouvoir – c’est-à-dire, Mazarin – allait aggraver la situation par une manipulation monétaire sur le liard qui grugeait et pressurait plus encore les petites gens, les condamnant dès lors au plus total dénuement. C’est précisément cette affaire du liard qui déclencha le soulèvement.

 

Mais comment expliquer que les sabotiers aient pu, des mois durant, tenir les troupes royales en échec ?

 

En fait cette révolte paysanne a éclaté dans un royaume de France épuisé par la guerre et au terme d’une crise politique et civile majeure : la Fronde. Le roi Louis XIV n’est alors qu’un enfant, Mazarin gouverne, impopulaire, vénal et finassier. L’aristocratie, la bourgeoisie, le peuple derrière eux, voient en cette période de régence l’occasion d’exprimer leurs rancœurs. Pour la noblesse, d’épée comme de robe, c’est l’opportunité d’affermir son influence au détriment du pouvoir royal. La Fronde parlementaire et la Fronde des princes, l’une après l’autre d’abord puis ensemble, vont défier le trône en exploitant la colère de la rue. C’est dans cette France affaiblie par cinq années de désordres que va éclater la Guerre des Sabotiers.

 

Votre récit fait la part belle aux femmes. Est-ce une coquetterie de romancier ?

 

Non pas. Les femmes ont pris une part active à la Fronde. La plus connue étant la Grande Mademoiselle faisant tirer le canon sur les troupes royales. Toutes n’ont pas eu une telle témérité, le plus souvent elles ont agi par l’intrigue et la manipulation. Voire par le crime. Par ailleurs, l’épouse de Colbert, née Marie Charron, était blésoise. Et de ce fait très concernée par cette région solognote qui, pour les Parisiens, semblait bien lointaine.

 

Certains personnages, tels l’abbé Fouquet qui dirige la police secrète du cardinal, et son tueur à gages, très présent dans le roman, ou certains épisodes fort étonnants, comme l’extravagante évasion du duc de Beaufort, sont-ils réellement historiques ?

 

Absolument. C’est un lieu commun que de prétendre que la réalité dépasse souvent la fiction. Cette période en témoigne. Nombre de personnages ou d’événements, bien réels, ont été oubliés ou occultés, en dépit de leur étonnant potentiel romanesque, évidemment précieux pour le romancier.

 

L’intrigue ne s’attache pas qu’aux personnages proprement historiques. Que dire de Loup, d’Audine, Marie, Zelda ou l’Estourbeur ? Que dire de cette grande et belle histoire d’amour, de jalousie, de sacrifice aussi, qui sous-tend toute l’action ?

 

Les faits sont rarement fortuits. Ils sont le plus souvent la résultante des passions humaines, dans leur violence, leurs antagonismes. C’est une alchimie complexe sur laquelle le romancier aime à se pencher et que le lecteur peut aisément s’approprier tant il est vrai que chacun porte en soi la lumière et l’ombre. C’est ce qui rend si attachant le personnage en proie aux contradictions et aux errances du sentiment. Rien n’est moins léger et moins inoffensif que l’amour.

 

Pourquoi avoir choisi une parution en deux tomes ?

 

La densité de l’action, l’ampleur du cadre géographique, la volonté de ne brusquer ni les événements ni les êtres, de restituer leur cohérence et leur évolution, jusqu’à l’inexorable, imposaient une telle ampleur à la narration qu’un seul volume n’y pouvait suffire. Le choix des deux tomes permet au récit un déploiement plus vaste en même temps que plus aéré. Il peut aussi susciter la délicieuse impatience du dénouement…