Souvenirs d’une invisible, le dernier roman d’Alain Gerber

Je viens de terminer un livre à lecture moins habituelle, mais il faut oser et aller jusqu’au bout pour découvrir une belle histoire et un style particulier. Belle, mais pas facile car on cherche parfois la narration sans la trouver ; il ne faut donc pas que ce jeu avec l’auteur déstabilise le lecteur au départ.

Le roman est écrit comme une nouvelle, sans dialogue, mais en utilisant une langue souple déliée et exceptionnellement musicale. On dirait un conte que l’auteur nous raconte, on est prêt à le suivre, on lui cède la main… Puis non, c’est à nous à prendre les choses en main.

Le roman est écrit comme une succession de tableautins avec plein de détails, on ne sait jamais à l’avance ce qui va servir pour la suite. Ce procédé donne une histoire en pointillé comme on passe  d’un trait continu à une courbe dessinée avec des blancs.

L’écriture est élaborée, faussement simple, agréable, délicieuse. Le style est un peu froid, clinique, il faut surmonter ce point et poursuivre la lecture. Il ne faut pas attendre de l’empathie de l’auteur vis-à-vis des personnages, c’est au lecteur à s’attacher et à aimer ces femmes.

Pour mon compte, j’ai particulièrement apprécié la restitution des deux mondes des deux héroïnes. Un roman à recommander pour sortir des sentiers battus.

Je vous propose en guise d’exemple, la description d’une belle femme.

« Qu’est-ce qu’une belle femme ? En ce temps-là, en cet endroit du monde, la réponse paraît facile : une belle femme, si on la met dans une porte, touche les quatre côtés. Elle est haute, large et profonde : elle a des coins carrés. La main de l’homme ne se referme pas sur ses attaches. Afin d’assurer son équilibre, la plante de ses pieds repose bien à plat sur le sol. Ses souliers évoquent deux fers de fonte pleins de braise rougeoyante. Son vaste bassin oscille avec majesté, tel un navire à l’ancre… »

Editions Marivole

Cherif Zananiri

Quatrième de couverture

Souvenir d’une invisible est l’histoire de Sonia, orpheline de mère, et fille de Samuel Breldzerovsky, ancien sergent du tsar Nicolas II Aleksandrovitch, exilé russe d’origine juive, venu s’installer à Belfort au début du xxe siècle. Sonia traverse le demi-siècle et ses deux guerres en faisant les mauvais choix, persuadée pourtant qu’elle faisait les bons. On suit son parcours social chaotique, entre son amie Mathilde Grunbaum qu’elle envie, le pâle Joseph Lentz qu’elle épouse à défaut de son frère le brillant Victor, et leurs enfants Boris et Mathilde, alias Hélène. Elle place en Boris les espoirs de réussite sociale qu’elle n’a pu réaliser. Boris entre au conservatoire et devient violoniste, mais à une carrière de virtuose, il préfère la sécurité d’un simple musicien d’orchestre. Une fresque familiale et sociale, acide et sans concession, où sont évoqués au passage les petits métiers et les grandes ambitions déçues, dans cette ville de Belfort que l’auteur connaît bien, pour y être né.