Un concert forcé

La scène se passe dans une vaste plaine couverte de neige on est au milieu de l’hiver, qui est d’une rigueur extrême. L’audace et la férocité des animaux sauvages que torture la faim n’ont jamais été plus redoutables. On fait bien des récits terribles. Il y a peu de jours, une vieille femme été dévorée par des loups à la porte de sa cabane. Pourquoi donc ces deux pauvres ménétriers ont-ils été si imprudents que de s’aventurer loin des habitations dans ce désert glacé ? Qui le sait ? Les gens de la noce qu’ils ont tant danser jusqu’à épuisement de leurs forces ne les ont certainement pas renvoyés, non, on les a même priés de rester près du foyer, de coucher sur le poêle ; mais peut-être ont-ils quelque engagement à un autre village ou sont-ils pressés de porter à leurs familles quelques débris du festin dont l’on a rempli leurs poches. Ils ont souvent voyagé ainsi, de jour et de nuit, depuis plusieurs semaines, car il y a eu cette année, en janvier, bien des baptêmes, des mariages et des fêtes, et ils n’ont jamais fait de mauvaises rencontres.

Cette fois, hélas à moitié chemin, ils ont aperçu bien loin a l’horizon un point noir qui se mouvait, s’approchait, grandissait aucune illusion n’était possible, un loup s’avançait rapidement vers eux, et assurément avec les intentions les moins amicales du monde ses yeux, rouges, sanglants, étincelaient ses sourds hurlements exprimaient à la fois la menace et la satisfaction.

– Joseph, vite, ta clarinette ! Aigu ! aigu !

– A quoi bon ? Nous sommes perdus, répondit Joseph tremblant.

Sans dire un mot de plus, Frantz, calme et résolu, fit résonner terriblement les cordes de son gros instrument. A ce bruit, le loup, arrivé au galop, s’arrêta subitement à quelques pas.

Était-ce surprise, terreur ou plaisir ? S’il était charme, il ne se sentait certainement pas rassasié, et il était évident, à en juger par quelques-uns de ses mouvements très significatifs, qu’il n’attendait que la fin de ce concert surprenant pour s’élancer sur sa double proie. Presto, prestissimo forte, fortissimo murmurait Frantz.

Le pauvre Joseph était à bout de souffle ; ses jarrets pliaient, ses jambes flagellaient, il n’avait plus d’haleine par instants il ralentissait le mouvement, il était près de s’arrêter. Du coin d’un œil, il voyait tournoyer dans le ciel des corbeaux flairant déjà son pauvre corps déchiré par les dents du fauve.

Frantz répétait :

Courage Si nous cessons de jouer, nous sommes morts.

Combien de temps dura ce supplice? Jusqu’au moment où une ligne blanche, se dessinant à l’horizon, annonça le jour, et où l’on entendit le fouet d’un traîneau qui mit le loup en fuite et ramena les deux musiciens transis de froid et de peur à leur village.

Quel récit dramatique ils eurent à faire On le répéta pendant deux ou trois générations.

Que l’on ne se hâte pas de dire que c’est la une anecdote invraisemblable, un conte! Il n’est pas douteux que les animaux ne sont pas insensibles à la musique ils en souffrent ou ils en jouissent, il y a des mélodies et même des combinaisons harmoniques qu’ils aiment ou dont ils ont une véritable horreur.

Quand, à Zama, Scipion vit approcher les éléphants d’Annibal, il fit sonner tontes les trompettes de l’armée romaine, les éléphants furent saisis d’étonnement ; les uns s’arrêtèrent, d’autres prirent la fuite. Pourquoi en serait-il autrement d’un loup ? Il y a longtemps qu’on raconte qu’un ménétrier, étant tombé dans un piège où un loup s’était laissé prendre, ne sauva sa vie qu’en raclant son violon à toute force jusqu’à ce qu’on l’eût délivré.

Mais ce n’est point la surprise ou l’épouvante qui expliquent l’immobilité subite de certains animaux à l’audition de sons musicaux. Chateaubriand a admirablement raconté l’effet prodigieux produit, en sa présence, sur un serpent à sonnettes par un joueur de flûte canadien. Les exemples de chiens attirés ou repoussés par la musique sont nombreux. Mais il y aurait trop à dire sur ce sujet, qui mérite d’être traité à part avec plus de développements.

 

Le Magasin Pittoresque 1881